« Domingo », un dimanche au Brésil

«  Domingo  » est un excellent film réalisé et produit par le jeune couple Fellipe Barbosa et Clara Linhart.

Clara-Linhart
Clara Linhart ©Domingo
Fellipe-Barbosa
Fellipe Barbosa ©RDI

« Domingo », dimanche en français, est un film plein d’humour, sérieux et profond à la fois. Les réalisateurs mettent en scène le dimanche 1 janvier 2003, dans une famille dont la mère Laura (Ítala Nandi) est une propriétaire terrienne. Cette matriarche autoritaire veut fêter la nouvelle année et les 15 ans de sa petite-fille, Val (Valentina), dans sa demeure.

Mais ce dimanche c’est aussi le jour de l’investiture de Luíz Inácio Lula da Silva. Un événement historique dont les médias s’emparent, et ça tourne en boucle à la radio et à la télévision. Lula est un ancien ouvrier métallurgiste élu, avec 61% des voix, à la présidence du Brésil dans un climat d’instabilité politique et sociale. Pour la première fois, un président socialiste, autodidacte et issu des couches modestes accède à la tête du pouvoir.

En outre, cette fiction sort alors que dans la vie réelle Lula, président de 2003 à 2011, est en prison pour corruption. Après la prise de pouvoir par Michel Temer (2016) suite à l’impeachment de Dilma Roussef (2011 – 2016). D’où le risque que la droite conservatrice revienne au pouvoir, incarnée par l’extrême droite. Avec Jair Bolsonaro(1) qui promet le retrait du Brésil(2) de « l’accord de Paris », et qui avoue être « un admirateur de Donald Trump ». Tandis que la gauche est représentée par Fernando Haddad, qui a fait ses preuves à São Paulo en tant que Maire. Mais il perd des électeurs, mécontents à cause de son appartenance au parti de Lula.

Un changement politique majeur

Laura-et-sa-famille
Laura et sa famille ©Domingo

Or comme montre ce portrait d’une famille, de Fellipe Barbosa et Clara Linhart, l’élection de 2003 a créé des doutes dans les esprits. Car elle marque un moment d’espoir pour les classes populaires au vu de l’un des leurs à la plus haute marche du Pays. Mais en même temps les nantis s’inquiètent en imaginant leurs privilèges menacés. Et cela préoccupe la snob Laura, dont le fidèle employé, José (Clemente Viscaíno), est amoureux d’elle depuis leur jeunesse.

Ainsi de manière ironique, parfois cynique, cette fiction parle de la transition de droite à gauche, et de la disparité sociale au Brésil. Tout en racontant une journée d’une famille dans une belle vieille maison près d’une petite rivière, entourée de prés où broutent des moutons.

Un « Domingo » d’une famille latine comme tant d’autres

Rita-et-Val
Rita et Val ©Domingo

Mais dans cette maison délabrée habite l’un des deux fils de Laura. Nestor (Augusto Madeira) y vit avec ses trois enfants, dont sa fille Val. Et sa deuxième épouse, l’extravagante Bete (Camila Morgado), qui se défoule dans la drogue. Ainsi dans une ambiance festive avec des amis, se dévoilent des névroses et de secrets de famille. Des règlements de comptes caustiques surgissent entre belle mère et belle fille, entre patron et employées, entre mari et femme. Tandis que de la cuisine la bonne à tout faire, Inês (Silvana Silvia), protège sa fille, la jolie métisse Rita (Maria Victoria Valência). Car le machisme et le désir sexuel sont également mis en relief. Pas seulement celui des adultes, mais surtout celui des ados. Par ailleurs ce long métrage est animé par un très bon casting composé de vedettes nationales et locales.

Un « Domingo », au Sud du Brésil, dans un lieu lourdement chargé

En effet ce film a été tourné, en novembre 2017, « à Pelotas, une ville historique, tout au Sud du Brésil, avant l’Uruguay, différente de Rio par son accent, sa culture, son paysage » explique Clara. Pelotas est connue par sa production de viande salée séchée au soleil (carne de charque). C’est aussi un lieu où beaucoup de sang a été versé. Non seulement celui des animaux, mais surtout le sang des esclaves d’Angola et du Mozambique. Envoyés, entre les XVIII et XIXè siècles, par les Portugais aux « nobles », dans des grandes fermes (dites charqueadas), où les esclaves servaient jusqu’à la mort. Voilà pourquoi Pelotas est considérée comme le « purgatoire » des Africains, puisque ici « l’esclavage est considére comme l’un des plus durs du Brésil ».

Un scénario mûri pour un tournage éclair

Eduardo-et-Diego
Eduardo et Diego ©Domingo

Quant au scénario de « Domingo » il a été « écrit, en 2005, par Lucas Paraizo, aussi coauteur de Gabriel et la montagne », confie Fellipe Barbosa. Puis il a évolué au fur et à mesure des événements politiques au Brésil, où « les classes riches n’ont pas été lésées avec Lula ». En revanche le tournage du film a été rapide. Fellipe et Clara l’ont réalisé « en trois semaines », quelquefois en tournant quatre plans-séquence par jour.

En somme « Domingo » est un film intelligent, subtil, sensible, engagé contre toutes discriminations, fascismes, et démagogies. Alors qu’en ce moment même le Brésil pourrait vaciller dans ce sens. Un film éclairant sur l’actualité politique et le racisme au Brésil, loin des clichés de samba et football.

NOLDS.

Notes  : Haddad et Bolsonaro sont les deux candidats au 2è tour de l’élection présidentielle du Brésil le 28 octobre prochain.

Jair Bolsonaro
Jair Bolsonaro

1) Bolsonaro, 63 ans, est un ancien militaire, dévot de l’église évangélique et opposé à l’avortement. C’est un fils d’enfants d’immigrés italiens-allemands. Ce trumpiste est devenu un candidat anti-système. Il appartient au courant conservateur du groupe dit «  B.B.B  » pour Balle, Bible, Bœuf. Un mouvement composé de parlementaires liés aux intérêts de la police militaire (l’industrie de l’armement), des églises évangélistes et de l’agrobusiness. En 2016, Bolsonaro s’est prononcé pour la destitution de Dilma Rousseff, donnant son vote au Congrès au colonel Ustra, qui l’aurait torturée en 1970. Par ailleurs depuis quelque temps la télévision évangélique au Brésil est devenue une sérieuse concourante de la puissante TV Globo.

2) Programme de Bolsonaro pour l’Amazonie. Il veut assouplir les contrôles, au détriment des droits des autochtones et de l’environnement. Il prévoit la suppression du ministère de l’Environnement. Le Brésil aime copier les États-Unis, comme disait le chef Indien Obadias à Regard’Infos en septembre.

Fernando-Haddad
Fernando Haddad

 

3) Fernando Haddad, 55 ans, est avocat, philosophe, professeur d’économie. Membre du PT, il a été ministre de l’Éducation (2005 – 2012) des gouvernements de Lula et Dilma Rousseff. Fils de parents d’origine libanaise, sa maman est née au Brésil. L’ex-Maire de São Paulo (2013 – 2016) a reçu le prix du Mayors Challenge 2016 (30/11) de la Bloomberg Philanthropies pour sa bonne gestion de sa ville. Il veut éradiquer la déforestation.