« Nous, Tikopia » au cinéma le 7 novembre

Avec « Nous, Tikopia  » le sympathique réalisateur Corto Fajal promène le spectateur dans un très beau voyage du côté de l’Océan Pacifique.

Tikopia
Tikopia vue du large ©Nous, Tikopia

C’est un voyage sur les terres de la minuscule île de Tikopia, d’à peine 5 km². Tikopia est la plus isolée des îles du lointain l’archipel des Salomon, en Mélanésie. Ainsi éloignée de toute route maritime, sa traversée en partant de Nouméa (Nouvelle Calédonie) se fait en douze jours en voilier.

Mais au bout du périple se trouve un vrai paradis. Dont la beauté et la plasticité sont uniques. Un havre de paix où les gens vivent, depuis plus de 3.000 ans, en harmonie avec leur Île. En effet ses habitants ont un lien particulier avec elle. Car à Tikopia il existe une relation mythique entre les gens et l’île. Et c’est elle qui les guide et conseille. Ici les minéraux, les végétaux et les animaux sont considérés comme leurs ancêtres. Dans cette communauté « le « je » n’existe pas », explique le cinéaste Corto Fajal

Jeune-tikopienne
©Nous, Tikopia

Tikopia une île sans bandits

Du coup comme le signale Corto « il n’y a pas de criminalité où il y a un esprit communautaire, puisqu’il n’y a pas d’individualisme ». Or à Tikopia lors d’un désaccord celui-ci est réglé à l’amiable entre les personnes concernées, les chefs et le roi. En outre il n’y a pas de disparité sociale, et les notables (chefs et roi) ne jouissent d’aucun privilège.

« Nous, Tikopia » : un beau documentaire

Tikopia
Tikopia ©Nous, Tikopia

Un grand oiseau survole le paysage. Face à la lagune, la forêt exubérante regarde ses palmiers et bananiers remplis de fruits. Tandis que le sable fin reçoit les vagues turquoises qui éclatent des eaux émeraude de la mer. Un natif émerge de l’eau. C’est Ti Namo, le nouveau roi, devenu le grand chef suite au décès de son père. Mais désormais pour Ti Namo c’est « finie la liberté, avoue-t-il. Je dois donner l’exemple. Je dois observer, écouter mes ancêtres, et veiller à leurs esprits. Un chef qui n’est pas à la hauteur est tué. Ou remplacé, et puni en partant seul dans l’Océan ».

Ti-Namo
Ti Namo chez lui ©Nous, Tikopia

Une société qui respecte les femmes

C’est aussi ce qui arrive à un homme s’il maltraite sa femme, puisqu’il est banni et expulsé en pirogue. Du coup il y a beaucoup moins de violence sur place. De plus ce sont les femmes qui représentent politiquement la tribu à l’extérieur de l’île. Parce qu’ « elles se laissent moins corrompre que les hommes », souligne le Roi. Elles peuvent également devenir cheffe, et cela est arrivé à deux reprises, dans la Tribu du Roi. Par contre jamais dans les trois autres tribus de l’île. Les femmes sont souvent institutrices et chargées de transmission, bien que ce soit une société patriarcale.

Protéger la terre est l’essentiel

Famille-tikopienne
Famille tikopienne ©Nous, Tikopia

Ti Namo explique « Nos pères nous ont confié la sauvegarde de notre culture et de notre île, pour ne pas anéantir notre identité. » En effet pour eux leur île est vivante. Elle s’exprime et parle à tous. Corto rapporte que Ti Namo lui avait dit un jour « Vous êtes étranges vous les palengis (les blancs). Vous croyez que la Terre ne s’adresse qu’à nous ? C’est juste que vous, vous avez perdu l’habitude de l’écouter ! ». Voilà pourquoi Tikopia participe aux décisions sur leur destin commun, telle une personne morale, avec l’ensemble des chefs tribaux et le peuple, qui entourent le roi Ti Namo.

D’où ce film sur le point de vue de l’Île. Une île qui est sacrée pour ces Polynésiens qui parlent le tikopien. Parce que « cette terre a bien accueilli leurs ancêtres et satisfait leurs besoins ».

Tikopia une terre respectée et chérie

Noix-de-coco
Préparation de noix de coco ©Nous, Tikopia

Parmi d’autres merveilles, sur l’île de Tikopia poussent divers arbres en sa majorité productifs. Par exemple le précieux palmier duquel rien ne se jette. Puisque sa noix de coco contient de l’eau fraîche vitaminée. Sa chair épaisse et comestible donne du lait et de l’huile. Mais ce n’est pas tout, puisque son écorce dure et foncée se transforme en ustensiles, bijouteries, ou flèches. Et les fibres de son écorce extérieure en tissus, tapis, liens solides, fils de pêche. Sans parler des feuilles qui servent de toit pour les maisons. Ou encore son tronc qui peut être taillé pour en faire des sculptures.

Pour toutes ces raisons ils respectent leur terre et l’Océan qui l’entoure. Entre autres, ils évitent la surpêche en limitant la consommation de poisson. Intelligents ils savent que « l’on ne peut pas agrandir la terre mais que l’on peut cultiver le cerveau, et porter les valeurs pour la préserver ».

Une organisation qui marche

Certes cette société n’est pas parfaite. Toutefois pour Corto, Tikopia « est un modèle de civilisation à faire connaître aussi bien au niveau politique, social, environnemental, qu’économique. Puisqu’elle est restée quasiment intacte, et assez propre, malgré la confrontation avec deux modes de civilisations. »

Néanmoins avec l’arrivée du tourisme, avec des gros bateaux, des effets positifs et pervers se font sentir. Résultat : les natifs commencent à aimer l’argent et à fumer beaucoup. L’abondance jusque là préservée devient fragile, avec le déclin des ressources naturelles. Les grosses compagnies en profitent aussi pour implanter leurs nouvelles technologies, et la contre culture prend place. Ti Namo constate qu’ils se sont laissés « embobinés puisque l’antenne blesse le sol et a des influences néfastes ».

Un mode de vie astucieux

Tikopia
©Nous, Tikopia

Ainsi pour le réalisateur catalan breton, cette île montagneuse, qui culmine à 380 mètres d’altitude, reste un modèle de mode de vie qui peut servir de source d’inspiration et de réponse aux problèmes écologiques actuels. « L’Occident est en quête de sens parce que notre monde ne tourne pas rond. Et ce n’est pas en multipliant les initiatives qu’il change pour autant. Il faut donc repenser différemment, puisque nos préalables sont faux. Notre modèle n’est pas conçu pour intégrer un monde vivant autour de nous, où tout est lié. En revanche ceux de Nous Tikopia connaissent par cœur leur territoire, et savent que leur qualité de vie en dépend. Le dialogue entre le Roi et l’île est l’audace du film. L’île est vivante et s’exprime. »

De plus cette société traditionnelle a son mot à dire et sert d’éclaireur à la nôtre, qui ne cesse de détruire la Terre. Pour Corto son « film ressemble à une métaphore des problématiques auxquelles nous sommes confrontés à l’heure actuelle. Mais aussi la relation homme-femme ».

Adolescente
©Nous, Tikopia

Mais ce petit bout de terre a nourri également l’imaginaire de quelques personnalités célèbres. Par exemple, l’écrivain Jules Verne (1828 – 1905) dans « 20.000 lieues sous les mers », et l’ethnologue Claude Lévi-Strauss (1908 – 2009).

Tikopia et La Pérouse

Aussi Corto parle d’un lien entre Tikopia et la grande histoire de France, par le biais du célèbre comte de La Pérouse, Jean François de Galaup, lors du plus grand voyage français d’exploration scientifique du XVIIIè siècle, qui a eu une fin tragique en 1788, sous le règne du roi Louis XVI. En effet des traces de son expédition ont été trouvées sur l’île de Tikopia. « On leur doit la découverte de la garde de l’épée de La Pérouse, rapporte Corto. Et les témoignages du naufrage, recueillis près de l’île de Vanikoro au XIXème siècle, ont permis de retrouver les épaves presque 70 ans plus tard »

Tikopia une star

Tikopia
©Nous, Tikopia

En fait le personnage principal de ce documentaire est l’île de Tikopia. C’est elle qui parle en voix off, bercée par un splendide coucher de soleil. Et le réalisateur a su soigner avec style ses images, focaliser de beaux portraits, comme ces regards d’enfants, ou des visages avec des dents rougis par du bétel(*). Mais aussi utiliser des effets visuels magnifiques pour montrer sa nature éblouissante : mer, vagues, laves de volcans en feu.

Par ailleurs le cinéaste a fait le choix de rester impartial en filmant du point de vue des gens et de l’île. Laissant toute la place aux natifs, qui savent s’adapter et réagir à la complexité de la vie à Tikopia.

Un cinéaste engagé

Tikopia
©Nous, Tikopia

Alors Corto rappelle qu’en 2002 Tikopia a été détruite par un cyclone. « Une vague de 25m est rentrée dans le lac central qui est devenu saumâtre. Et depuis elle connait des sécheresses sévères qui assèchent ses sources d’eau potable. De plus son pipeline d’eau potable, des années 75 ou 80, qui a été détruit par des cyclones n’a jamais été restauré. » Aussi avec le réchauffement climatique, la toute petite Île est frappée régulièrement par des cyclones de plus en plus violents qui détruisent ses ressources déjà limitées.

Pour réaliser son documentaire Corto fait un repérage, en 2012, dix ans après un cyclone qui a tout dévasté sur l’Île. À ce moment là, se souvient-il « tous les jeunes voulaient quitter l’Île influencés par le monde occidental ». Alors qu’en 2014, au moment du tournage, « aucun d’entre eux ne veut plus la quitter. Le monde des blancs est très violent et très agressif. Sur leur île ils avaient la paix et elle est redevenue un refuge pour eux ». Puis, en 2016, il retourne filmer les derniers plans.

Changement climatique

Tikopia
©Nous, Tikopia

Entretemps Corto lance une opération humanitaire et contacte le MIT – Massachusetts Institute of Technology à Boston « qui a mis en place un système d’osmoseur solaire, sans entretien, capable d’assainir l’eau croupie. Et de fournir 2.000 litres d’eau potable par jour ». En effet des membranes en graphène arrivent à dessaler l’eau de mer par osmose inverse. Corso rajoute que son appel au don a « réussi à en acheter un et le MIT séduit par ce projet a fait financer un autre aux États-Unis et en a livré deux ». Depuis Tikopia a 4000 litres d’eau potable par jour. Pour Corto ce geste est « une manière de leur rendre leur hospitalité ».

Tikopia
©Nous, Tikopia

Par ailleurs, suite au dérèglement climatique, et la pollution des plastiques qui arrivent sur ses côtes, le Roi, qui ne quittait jamais son Île, voyage désormais pour demander de l’aide. Depuis le 27 octobre, Ti Namo est en déplacement diplomatique en France pour alerter, sensibiliser, témoigner.

En somme Nous Tikopia est un film très humain qui nourrit l’esprit comme un bon dessert. C’est un très beau documentaire ethnologique tourné en douceur, et raconté comme une fable réelle. Il fait aussi entendre une musique originale, un peu organique, composée à partir de bruits de l’île : pierres qui s’entrechoquent, son du vent, murmure des eaux.

Enfin Nous Tikopia invite le spectateur à être attentif à la Terre qui nous parle.

NOLDS.

Note :

(*) Bétel mélange de poudre blanche issue d’une pierre et de noix d’arec, dont la couleur rouge disparaît avec du jus de citron.